L’Internet de 2020 : une rupture de civilisation


L'Après Web

Une contribution de Joël de Rosnay* (3/3)
 
Joël de RosnayIci encore, une approche systémique, l’examen au Macroscope, permet d’élargir les éléments technologiques décrits précédemment jusqu’à une vision plus globale qui rend compte du passage d’une économie énergétique de production de masse à une économie de la demande fondée sur l’information. Ce qui représente un véritable changement de civilisation.En effet, nos modèles traditionnels vont être remis en cause : le travail, l’innovation (constituée et amplifiée par des interventions créatives interdépendantes), les systèmes de rémunération, les règles de l’échange, la création de valeur, jusqu’au rôle et à la structure des familles, la nature de la démocratie, les institutions internationales et, bien sûr, la mondialisation économique et financière avec ses retombées sur la vie des citoyens. Les industriels et les politiques n’ont pas encore vraiment compris à quel point leurs modèles politiques, institutionnels et économiques sont devenus obsolètes.
La liberté que je prône pour les  » pronétaires  » est une réaction au manque de liberté actuelle face à des groupes puissants. Ceux qui créent, parfois volontairement, la rareté (voire la peur de manquer), pour contraindre les consommateurs (passifs) à passer par leurs vecteurs de diffusion ou de distribution, réalisent de ce fait des profits disproportionnés par rapport au nécessaire partage des ressources dans une économie plurielle (entre économies marchande, publique et solidaire).À condition qu’elle trouve les moyens de son autonomie, en particulier financière, et ne soit pas condamnée à la précarité, cette nouvelle forme de liberté conduira à voir proliférer de plus en plus fréquemment, sur l’Internet de 2020, des  » entreprises unipersonnelles multinationales « . Elles abriteront les dizaines de millions d » actionnaires  » de demain : tous ceux qui participeront, rémunérés ou non, dans l’intérêt du plus grand nombre, à la création collaborative de logiciels libres, de contenus éducatifs, d’émissions de télévision, de musique ou de livres. Les consommateurs, de  » passifs « , deviennent déjà – en tout cas ceux qui le souhaitent ou le peuvent – des  » consomm-auteurs « . Des talents existent. La communication transversale (tous vers tous), la comparaison et la  » recommandation  » mutuelle les font émerger. Sauf que, aujourd’hui encore, pour être publié, édité, diffusé, vu à la télé, il faut passer par des comités de sélection favorisant les talents déjà confirmés. C’est pourquoi nombre de jeunes se font connaître directement sur le Net, notamment grâce à la licence gratuite Creative Commons, sous laquelle est d’ailleurs publiée La Révolte du Pronétariat, livre dans lequel je décris plus en détail cette évolution.

De telles mutations ne se réaliseront pas, d’ici à 2020, sans heurts avec les conservatismes industriels, politiques, religieux, entre une société vieillissante et sa jeunesse émergente, en particulier dans les pays en développement. On peut s’attendre à ce que l’Internet du futur et ses outils d’interrelation créative, liés à l’émergence d’une forme d’intelligence collaborative, voient se manifester plus souvent dans les pays en développement que dans les pays industriels traditionnels les innovations déterminantes pour l’avenir de nos sociétés. Il s’agira d’une révolution complète de nos institutions, signe d’une véritable rupture de civilisation avec le mode de consommation et de production actuel, dominé par les mass médias et par la collusion entre pouvoirs médiatiques et pouvoirs politiques, que nous subissons depuis plus d’un demi-siècle.

Il convient cependant d’être vigilant sur l’application des principes mêmes de l’économie de la gratuité « . S’ils n’y prennent garde, la récupération par les infocapitalistes guette les pronétaires. On propose du gratuit pour attirer et capturer des usagers et les vendre ensuite à des annonceurs ou les valoriser en Bourse ! Autres questions fondamentales liées à l’Internet du futur : à quoi va conduire la gratuité de la reproduction numérique et des logiciels libres comme nouveaux biens publics, sans un revenu garanti ? L’autre face de cette coopération gratuite née dès notre entrée dans l’ère de l’information ne risque-t-elle pas de mener à une nouvelle précarité ? Quel sera donc le prix de l’absence des cadres institutionnels adaptés ?

Joël de Rosnay

*Joël de Rosnay, Docteur ès Sciences, est Président exécutif de Biotics International et Conseiller du Président de la Cité des Sciences et de l’Industrie de la Villette dont il a été le Directeur de la Prospective et de l’Evaluation jusqu’en juillet 2002 . Entre 1975 et 1984, il a été Directeur des Applications de la Recherche à l’Institut Pasteur.Ancien chercheur et enseignant au Massachusetts Institute of Technology (MIT) dans le domaine de la biologie et de l’informatique, il a été successivement Attaché Scientifique auprès de l’Ambassade de France aux Etats-Unis et Directeur Scientifique à la Société Européenne pour le Développement des Entreprises (société de « Venture capital »).
Conférencier, Il est l’auteur de plus d’une quinzaine d’ouvrages dont pour les plus récents :

-« 2020 Les Scénarios du Futur » , Editions Des idées des Hommes – 2007; voir notre interview pour les Entretiens du Futur ici :
http://entretiens-du-futur.blogspirit.com/archive/2007/05…

-« La révolte du pronétariat, des mass media aux medias des masses », Editions Fayard-Transversales – 2006, avec la collaboration de Carlo Revelli.

Ses différents sites

Comments

Bonjour,

Je partage les thèses de Joël de Rosnay et tant que philosophie/chercheur j’ajoujerai en ce qui concerne l’Internet ou le rêve encyclopédique du 21ème siècle que l’internet tisse entre tous les êtres humains une cotte hypermédiatique susceptible – à terme de conduire au-delà de lui-même, et de lui donner par suite une portée inédite. Réitération, en somme, de l’exploit effectué par l’écrit, puis par l’imprimerie, mais à une échelle tout autre dont la finalité n’en semble pas moins proche du projet encyclopédique dont on sait que l’origine du terme remonte au 16ème siècle. Apparaît immédiatement l’idée d’une totalisation du savoir, d’une appréhension générale et ordonnée des différents domaines de connaissance ; mais également le caractère irréaliste d’une telle ambition. Autrement dit, l’encyclopédie (egkuklios païdeia) en tant qu’« instruction circulaire, embrassant le cercle entier des connaissances[1] » serait condamnée à n’être qu’un projet, et à le rester par définition. Cependant, puisque ce projet existe réellement, même si l’encyclopédie réalisée n’est encore qu’un espoir, c’est non seulement la question de son sens, mais aussi celle de sa finalité qui se posent. Pourquoi des hommes se sont-ils efforcés de construire ce « grand œuvre » durant des vies entières ?

Comme l’érudition, l’esprit encyclopédique est souvent devenu une expression péjorative, et l’encyclopédisme, qui a d’abord désigné de façon neutre le système ainsi que les principes des encyclopédistes, est le plus souvent employé pour stigmatiser les programmes trop ambitieux dans le cadre scolaire, ou plus généralement la tendance à l’accumulation passive et désordonnée des connaissances. Il n’en demeure pas moins vrai que l’horizon de l’institution scolaire est celui de l’encyclopédie de tous les savoirs, la définition principielle de l’école étant qu’aucune ignorance n’est utile. Une tête bien faite n’est jamais vide ! Si en fait nul ne peut prétendre maîtriser les savoirs ; en droit, ils sont accessibles à tous. Les limites de l’intelligence, et plus prosaïquement de la vie humaine interdisent évidemment l’accès de chacun à la totalité des savoirs disponibles. Certes, avec Diderot le rêve d’une maîtrise par un seul homme de l’ensemble des connaissances a été définitivement abandonné, non seulement parce que leur abondance submerge l’esprit, mais aussi parce que le rapport au monde a changé à partir de la Renaissance. Auparavant l’organisation du savoir reflétait le cosmos fini en une totalisation pensée sous la modalité de l’addition comme les cosmogonies de l’Antiquité ou les « Sommes » du Moyen Age. Mais en passant du monde clos à l’univers infini, en mathématisant la nature, l’âge moderne a invalidé un ordre du savoir désormais incapable de décalquer le réel. Le savoir des érudits ne serait-il alors qu’une ignorance déguisée parce qu’intrinsèquement privé de sagesse et de méthode, plus grave que l’ignorance savante de ceux qui savent qu’il nous savent pas et que Montaigne tient en si haute considération quand il traduit la pensée de Socrate en ces mots : « sa meilleure doctrine était la doctrine de l’ignorance » ? Faut-il couvrir d’opprobre les têtes bien pleines parce qu’elles auraient trop étudié ? Et Montaigne d’insister en ces termes : « Je dirais volontiers que, comme les plantes s’estouffent de trop d’humeur [eau], et les lampes de trop d’huile : aussi l’action de l’esprit, par trop d’estude et de matière, lequel, saisi et embarrassé d’une grande diversité de choses, perde le moyen de se desmeler ; et que cette charge le tienne courbe et croupi[2] ». On comprend aisément que Montaigne ait eu à réagir contre la confusion du savoir et de l’érudition des humanistes de la Renaissance ; cette érudition étant encore considérée comme une accumulation de connaissances. Les réflexions de Montaigne nous sont d’ailleurs plus que jamais précieuses, car nous sommes entrés avec Internet dans l’ère de la « (sur)information », de la « documentation », des « données » que l’on « stocke » non seulement dans les « banques » des ordinateurs, mais aussi sur des sites web. Des champions sont exhibés à la télévision ou ailleurs pour faire admirer leur mémoire et la vitesse de leurs réactions. Mais qui oserait confondre ses jeux, au demeurant distrayants et souvent sans prétention, avec la culture depuis que Montaigne nous a utilement prémunis contre les ravages d’une mémoire privée de jugement ? « Sçavoir par cœur n’est pas sçavoir : c’est tenir ce qu’on donné en garde en ma mémoire. Ce qu’on sçait droitement, on ne dispose, sans regarder au patron, sans tourner les yeux vers son livre. Fâcheuse suffisance, qu’une suffisance livresque ![3] » Pourtant l’opposition construite par Montaigne entre la tête bien faite et la tête bien pleine a durablement discrédité les vertus de l’érudition en pervertissant quelque peu le sens originel de ce terme.
Une authentique érudition ne ressemble en rien à l’empirisme des connaissances, elle est d’abord recherche de la précision et capacité d’acquérir une vue générale. Les « généralités » ne sont point ce survol vague et vide de connaissances mal reliées, mais ce qui témoigne de l’intention profonde de l’esprit encyclopédique. Le but de Montaigne est à l’évidence d’opposer la sagesse du jugement à la surcharge de la mémoire, mais l’opposition prend les allures d’un argument spécieux si l’on veut bien considérer le contraire de la tête bien pleine n’est pas la tête bien faite mais la tête vide. Et l’auteur d’ajouter : « Je voudrois aussi qu’on fut soigneux de luy choisir un conducteur qui eust plutost la teste bien faicte que bien pleine, et qu’on y requit toutes les deux, mais plus les meurs et l’entendement que la science[4] ». Dès lors, la science elle-même, n’est pas affaire de pure érudition sans structure, mais bien de jugement sur un contenu. Il n’existe pas de sagesse sans mémoire, celle-ci étant une faculté reflétant le degré d’organisation de l’esprit. Montaigne d’ailleurs ne s’y est pas trompé en ajoutant à sa formule ces propos trop souvent oubliés : « je voudrais qu’on y requis toutes les deux ». Les mots nous trompent et il faudrait toujours pour éviter des contresens en revenir à leur signification profonde. L’érudition s’est dégradée en accumulation désordonnée dans l’imaginaire mental alors qu’elle fut originellement et étymologiquement très voisine de la notion si riche d’instruction elle-même victime d’un injuste discrédit. Erudire est un verbe latin signifiant « enseigner, instruire », à partir duquel a été formé eruditio qui peut être traduit par « enseignement » et « instruction » au double sens de l’acte d’instruire et du résultat de cet acte. Nous retrouvons ici la dualité sémantique présente en français entre le verbe « savoir » (comme acte) et le nom « savoir » (comme résultat). Et lorsque l’on sépare le résultat et l’acte, on s’expose aux paralogismes que Montaigne a beau jeu de dénoncer. Très précisément erudire est formé de deux mots : « ex rudis » ; ex étant ici la négation de rudis « grossier ». L’érudition désigne donc l’action de dégrossir, c’est-à-dire d’entrer dans le monde de la culture. Il faudrait s’en souvenir afin de ne pas confondre l’accumulation des savoirs avec leur assimilation. On peut savoir « par cœur » parce qu’on additionne mécaniquement des mots ; et Montaigne a raison de dire que ce savoir n’est pas savoir, car il lui manque l’instruction. De la même manière, collecter des informations, réunir une documentation, trouver un renseignement sont des opérations étrangères à l’acte de savoir si celui-ci est bien l’acte d’être instruit. Précisions : l’information et la documentation sont le résultat du savoir, non son préalable. Apprendre une nouvelle n’est pas la savoir. Obtenir un renseignement n’est pas recevoir un enseignement. S’instruire n’est pas s’informer. Car il faut être instruit pour s’informer. On ne peut apprendre que ce que l’on intègre à ce qu’on sait déjà. Pour qu’une nouvelle soit apprise et comprise, il faut qu’elle soit référée à un savoir.

Or, l’organisation du savoir offre une multiplicité de points de vue sous lesquels le réel peut être représenté, et chacun de ces points de vue propose autant de systèmes possibles de connaissance. Le projet encyclopédique exige ainsi plus que la réalisation d’une bibliothèque portative ou qu’un dictionnaire des connaissances humaines. Certes, pour servir les fins que nous avons aperçues, il se doit d’être plus que cela. Mais n’est-ce pas encore trop peu ? Si elle n’est qu’une somme, l’encyclopédie se contente de juxtaposer des connaissances selon une organisation thématique ou alphabétique, c’est-à-dire contingente et empirique. En général, se pose aussi le problème de l’hétérogénéité de ces connaissances en ce qui concerne leur scientificité. L’ensemble ainsi formé n’est tel que d’être consigné dans un même ouvrage organisé de façon précise et pratique. Mais le principe d’ordre n’est pas vraiment satisfaisant dans la mesure où il est arbitraire et extérieur. Ainsi, l’ordre alphabétique ne prend nullement en compte la nature des savoirs qu’il juxtapose plus qu’il ne les articule. Pour reprendre une expression kantienne, une telle encyclopédie en resterait à une « rhapsodie » de connaissances. C’est la raison pour laquelle les collaborateurs de l’Encyclopédie, au XVIIIè, ont choisi un ordre d’entrée alphabétique respectant cette multiplicité, aux antipodes de l’unité cosmique perdue, mais avec des renvois qui constituent, selon Diderot, « la partie de l’ordre encyclopédique la plus importante ». Mutatis mutandis, on retrouve, qu’on le veuille ou non, un enjeu pragmatique. En effet, ce projet ne vise pas d’abord des fins contemplatives mais cherche avant tout à rendre utilisables et « maniables » par le plus grand nombre les connaissances accumulées de façon anarchique par l’humanité. Le projet encyclopédique aurait pour finalité la communication des informations entre les hommes ainsi que leur enrichissement mutuel. Tel semble être le cas de « l’encyclopédie de l’agora[5] » ; chacun possédant un certain point de vue sur l’univers, il accède forcément à un certain type de connaissance. Dès lors, on comprend mieux que le projet encyclopédique soit aussi à l’articulation des sciences et de la société. Il est en même le révélateur et l’instrument d’une évolution sociale décisive ainsi que d’une formation du citoyen et de l’homme irréversible. Ce sont les pères du projet encyclopédique du XVIIè siècle qui ont mis en évidence pour la première fois avec autant de clarté la fonction sociale de la connaissance et de la science. On remarque ainsi à quel point l’évolution politique et sociale est étroitement liée à la diffusion des lumières et du projet encyclopédique. Car si l’encyclopédie prépare la révolution, le changement radical de l’organisation politique et sociale permet en retour au projet encyclopédique de prendre toute son ampleur et de croître encore davantage. Projet et progrès sont deux références au futur, au devenir de l’humanité et se présentent comme deux idéaux, deux moteurs essentiels de l’action humaine. Le progrès est ainsi lié à l’idée d’une accumulation des savoirs qui rendent possible l’amélioration de l’homme et de sa condition. Le projet, comme image idéale de ce qu’il y a à faire, donne à l’homme une référence qui peut le conduire à se dépasser. Nous avons déjà analysé le rôle didactique de l’encyclopédie qui vise à transmettre savoir et savoir-faire afin de former un individu complet et d’améliorer ainsi la condition humaine. Mais Diderot va plus loin dans son articule Encyclopédie, puisqu’il affirme que celle-ci a été créée pour « changer la façon commune de penser ». C’est ainsi que quelques siècles plus tard, l’internet en s’appuyant sur les trois processus fondamentaux d’extension, d’intégration et de visualisation, a rendu possible une gestion de la connaissance qui est plus rapide, plus large et plus complète, tout en étant plus aisée à exercer. Cette étape de la vie de l’encyclopédie a déjà donné lieu à des innovations sans précédent mais également à des problèmes de fond, dont certains relèvent une importance cruciale pour le développement de l’enseignement universitaire et le futur de la connaissance rationnelle. Quant à la multiplication des échanges, elle se pose comme garante d’une augmentation de notre savoir lequel sera plus que la sommation des découvertes de chacun. De ce point de vue, l’encyclopédie paradigmatique semble bien être « wikipédia[6] ». Mais pour que le projet se réalise, il faut aussi que les individus collaborent ; comme nous le propose par exemple l’encyclopédie Larousse[7].
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Écrit par : Evelyne Rogue | 21/01/2009

Denis Henri Failly

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