Lettre sur le commerce des livres… dans l’après Web 2.0

L'Après Web 2

 

Lorenzo Soccavo

Une contribution de Lorenzo Soccavo*

« Ce dont il s’agit, c’est d’examiner, dans l’état où sont les choses et même dans toute autre supposition, quels doivent être les suites des atteintes que l’on a données et qu’on pourrait encore donner à notre librairie ; s’il faut souffrir plus longtemps les entreprises que des étrangers font sur son commerce ; quelle liaison il y a entre ce commerce et la littérature ; s’il est possible d’empirer l’un sans nuire à l’autre…»
Denis Diderot, Lettre sur le commerce des livres, 1763.

Les librairies face à l’avenir…

Les ventes de CD continuent de s’effondrer. La VOD (Vidéo on demand) progresse.
Symbolisés dans l’esprit des médias et du public par le récent partenariat Hachette (pour le contenu), Fnac (pour la distribution), Sony (pour son dispositif Portable Reader System 505), de nouveaux dispositifs de lecture arrivent dans le commerce.

Si le marché du livre n’opère sa migration numérique qu’aujourd’hui, après le disque, la photo et la vidéo, c’est qu’il n’existait jusqu’à maintenant dans le commerce aucune offre pertinente de dispositif électronique dédié à la lecture. Avec l’industrialisation en masse de terminaux de lecture basés sur la technologie e-ink/e-paper, cela change du tout au tout.
Ces dispositifs reproduisent en effet les caractéristiques de la lecture sur papier.

Dans ce contexte les librairies traditionnelles ont bien du souci à se faire.
Les structures matérielles des librairies : loyers, assurances et personnel lié à la gestion physique des livres pèsent lourd.
Les grandes surfaces spécialisées tirent encore leur épingle du jeu et se développent de plus en plus sur le Web, où les ventes de livres sont en progression constante et allongent la durée de vie des titres, sur le fameux modèle de la Long tail de Chris Anderson.

Une rupture d’usage est actuellement à l’œuvre au niveau des comportements de lecture, de la consultation et de l’achat des livres. Et pas seulement chez les digital natives. Les premiers adeptes des tablettes e-paper semblent bien être la génération des 40-60 ans et plus, grands lecteurs, qui lisent plusieurs livres par mois et en trimballent toujours avec eux. Ils apprécient grandement de pouvoir se déplacer avec une bibliothèque de plusieurs centaines d’ouvrages et de documents, dans un dispositif ne présentant que l’encombrement et pratiquement le poids d’un livre de poche.

Le rapport avec le Web et l’après Web 2 ?

Il est évident ! Très clairement : le commerce des livres va inévitablement devoir se développer sur les modèles du e-marketing qui sont en train de se mettre en place dans l’après Web 2.0.

Traçons synthétiquement l’évolution du Web par rapport à ce qui est véritablement important.
Qu’est-ce qui est véritablement important ?
L’expérience de l’utilisateur.
Dans ce sens, nous pourrions dire que :

  • Le Web 1, c’était de la retranscription.
  • Le Web 2 de la participation.
  • Le Web sémantique, de la simplification.
  • Et le Web 3D sera de l’immersion.

Pour certains, le Web 3.0 serait le Web sémantique. Un Web plus intelligent, ordonnant et appelant grâce à des métadonnées l’information précise, utile pour un internaute X à un moment T.
En fait, il s’agit ni plus ni moins que d’une amélioration inévitable du Web 2.0 : un Web 2.1 pour répondre à la surcharge informationnelle dont nous ressentons de plus en plus les premiers contrecoups.

Le Web 3.0 sera un Web 3D. Celui qui est en train d’émerger de l’univers des jeux en ligne et de l’expérience grandeur nature de Second Life, et qui trouvera son plein épanouissement dans un Web 4.0 : un Web sémantique en 3D, qui au-delà de l’interactivité développera une interface immersive entre avatars et internautes, avatars et avatars, internautes et internautes.
L’écran des écrans disparaîtra.

Vers un Web immersif

De quoi s’agit-il ?
En 2008 la majorité des grandes enseignes travaillent à la virtualisation de leurs boutiques. Ce terme de “virtuel” fréquemment utilisé, engendre cependant la confusion. On entend : “qui n’est pas réel”, alors qu’en fait, virtuel signifie “qui existe en puissance”.
Lorsque les échanges et leurs acteurs sont bien réels, la simulation d’un environnement par des images de synthèse tridimensionnelles n’éclipse en rien leur réalité.

Il s’agit, dans un premier temps, de la modélisation en 3D des boutiques, avant d’intégrer des passerelles entre boutiques réelles et boutiques virtuelles on line.
Essayage virtuel de vêtements ou de paires de lunettes par l’entremise d’un avatar présentant ses caractéristiques physiques et avec son propre visage, ou dans une nouvelle génération de cabines d’essayage se réduisant à un “miroir magique”, se développent et arriveront prochainement.
L’on observe déjà que nombre de marques et d’enseignes développent leurs propres réseaux sociaux sur le Web 2.0, voire une présence sur Second Life.

Demain des librairies dans le Web immersif

Comment serait-il possible que les librairies restent à l’écart ?
Ce serait là leur disparition assurée. Les lecteurs attendent aujourd’hui de pouvoir, à distance, accéder au fonds de leur librairie préférée, de pouvoir y feuilleter les livres de leurs choix, accéder à des informations complémentaires, dialoguer avec le libraire, passer commande, etc.

Comme les autres commerces, les librairies physiques (brick and mortar) devraient parallèlement et rapidement s’équiper de nouveaux outils ayant pour finalité première d’enrichir les expériences des consommateurs. Des sociétés de diffusion/distribution de livres étudient pour l’instant les possibilités d’équiper les librairies de bornes de téléchargements d’e-books et de dispositifs de POD (Print on demand, encore que ces derniers soient particulièrement onéreux, encombrants et certainement antinomiques avec le développement de terminaux de lecture numérique…).

Ce qui est certain c’est que l’e-shopping dans le Web 3D n’aura plus rien à voir avec les achats que nous pouvons aujourd’hui faire sur le Web 2.0. Il se vivra en mode interactif et immersif.

Si nous portons notre attention uniquement sur Second Life nous pouvons déjà y relever : la présence de nombreuses bibliothèques, dont celles des principales universités américaines, des dispositifs de lecture innovants, notamment dans le cadre de la Bibliothèque francophone ; plusieurs îles anglo-saxonnes dédiées aux livres, et notamment une pour les développeurs d’Amazon ; des manifestations littéraires, des conférences d’auteurs au lancement du reader de Sony dans l’espace d’exposition de l’éditeur Ramdom House ; des initiatives pédagogiques, avec de premières expériences d’immersion de jeunes lecteurs dans des univers romanesques…

Le modèle qui se développerait serait celui du cobrowsing : l’internaute se connecte à l’espace 3D, il peut visiter la boutique (librairie, par exemple) telle qu’elle est dans la réalité, il peut échanger avec d’autres clients, et, surtout, il peut demander des informations, des explications aux vendeurs (libraires) présents, soit, part le truchement de leurs avatars respectifs, soit, en visiophonie.
Par ailleurs, l’internaute a la possibilité, depuis la boutique réelle ou depuis sa représentation 3D, d’accéder et de naviguer dans le site Web particulier de la librairie, ou bien dans le Web en général, pour rechercher les informations ou les avis complémentaires qu’il désire (ce système est en train d’être implémenté dans Second Life).
Des avatars robots en nombre peuvent répondre aux questions basiques et orienter les visiteurs. Dans les deux espaces, des interfaces de consultation des e-books, des outils interactifs permettant de constituer des bibliographies, d’effectuer des recherches, d’accéder aux critiques d’autres lecteurs et cetera, sont proposés en accès libre.

Il est indéniable que les développements en cours dans le domaine du e-marketing évoluent ainsi vers la 3D et la simulation, avec, au delà d’une plus grande interactivité avec la clientèle, une véritable évolution de la relation client.
A terme la finalité est de proposer aux consommateurs de véritables environnements immersifs où la perception polysensorielle (visuelle, olfactive, tactile, kinesthésique) enrichira l’expérience, que ce soit sur les lieux de vente, ou bien via le Web à distance, notamment par le biais de l’Internet embarqué (embedded Internet).
La finalité de ces réalités “virtuelles” devant être d’augmenter l’expérience, d’enrichir l’information, en l’occurrence, d’un client potentiel.
Aux nouveaux dispositifs de merchandising du commerce traditionnel et de publicité sur les lieux de vente, la librairie devra ajouter de nouveaux dispositifs de consultation et de téléchargement des livres.

L’interface lecteurs/livres au centre des évolutions en cours

Un groupe de recherche du Conservatoire National des Arts et Métiers : « Interactivité pour lire et jouer », explore ces domaines par le recours aux techniques de la réalité virtuelle, dont les jeux vidéo, il faut bien le reconnaitre, dopent le développement.
Le Laboratoire des usages en technologies de l’information numérique, de la Cité des sciences et de l’industrie, se penche sur les nouvelles pratiques liées aux e-books.
Au sein du nouveau centre Neurospin du CEA, dédié aux techniques d’imageries cérébrales, le professeur Stanislas Dehaene, auteur en 2007 de l’ouvrage de vulgarisation : “Les neurones de la lecture” (Odile Jacob éd.), travaille à mettre en évidence comment la lecture, invention culturelle récente de l’espèce humaine, évolue de sorte à s’adapter au mieux aux aptitudes de nos circuits cérébraux.

De nouvelles interfaces de consultation de textes sont à l’étude : manipulateurs d’e-books, sur le modèle en quelque sorte de la console de jeux vidéo Wii de Nintendo, capables de détecter la position du lecteur et de défiler les pages selon ses mouvements, de lui permettre de consulter plusieurs documents en même temps.
En projetant virtuellement dans un espace immersif en 3D des “pages” à la volée, le lecteur pourrait, comme un oiseau, les survoler et choisir de se poser sur celles qu’il souhaiterait lire en détails.
Il s’agit en somme d’inventer un mode de navigation dans les textes, plus souple et plus libre que ceux des livres reliés ou du Web et de ses périphériques (souris, écran…).

Les nouveaux dispositifs de lecture devraient permettre de mieux adapter l’affichage et l’ordonnancement des textes aux capacités de notre architecture cérébrale, et pourraient, à plus long terme, s’inscrire dans l’épopée de la robotique évolutionnaire, en train… de s’écrire.

Mais où allons-nous ?
En basculant dans cet univers de la dématérialisation, le livre pose, avec une acuité nouvelle par rapport aux anciens travaux de la linguistique, la problématique de la réception des textes.
Le challenge à relever est la mise au point de systèmes d’affichage qui s’adaptent avec la meilleure performance au fonctionnement de nos cerveaux d’animaux-lecteurs.
Si la lecture a évolué depuis les rouleaux de papyrus et la déclamation des textes, les livres imprimés et reliés que nous connaissons aujourd’hui et notre lecture silencieuse, ne sont certainement pas le mode de lecture le plus performant que notre espèce puisse atteindre.
Des projections synchronisées à la vitesse d’acquisition du lecteur de mots par groupes restreints est l’une des pistes à l’étude.
Mais c’est là un autre sujet…

Ce qui est aujourd’hui certain, c’est que les développements du e-marketing dépasseront rapidement, tant les portails Web 2.0, que les bornes de téléchargements d’e-books dont les librairies les plus avancées projettent la mise en place.
D’autant plus que, au-delà la numérisation des œuvres et la commercialisation de terminaux de lecture connectés aux réseaux Wifi ou UMTS, nous évoluons finalement vers ce que nous pourrions appeler une “dématérialisation dure” du livre : une époque où les e-books ne seront même plus téléchargés, mais, simplement lus en streaming dans un écosystème cloud computing.

Trop souvent les professionnels ont tendance à s’arrêter aux micro-initiatives, au lieu d’anticiper les macro-phénomènes.

En attendant, si la librairie indépendante ne prend pas son destin en main et ne part pas rapidement à la conquête de ces nouveaux espaces, les grandes industries de l’entertainment les coloniseront à leur seul profit. Qu’on se le dise.

Lorenzo Soccavo

*Lorenzo Soccavo est Prospectiviste de l’édition, et l’auteur du livre « Gutemberg 2.0 le futur du livre » (2nde édition, M21 Edition – 2008),
son site http://lorenzo.soccavo.free.fr

Comments

Le web sémantique est un Web « intelligent », où les informations ne seraient plus stockées mais « comprises » par les ordinateurs afin d’apporter à l’utilisateur ce qu’il cherche vraiment.

Écrit par : Achat de trafic | 06/05/2012Denis Henri Failly

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