Internet et les niveaux d’usages

L'Après Web

Roger Nifle
Une contribution de Roger Nifle*

Les usages d’internet, c’est une affaire qui mobilise les spécialistes, trop souvent à côté du sujet, si tant est que le sujet soit l’usager. Chacun comprendra à sa porte ou sa fenêtre (de conscience).

La question est récurrente depuis le début mais c’est promis juré, cette fois ça y est on est passé d’internet 3ème génération au Web 2-0. Ce qui est sûr c’est que la population se saisit des possibilités offertes par Internet et invente des usages, c’est-à-dire des usages sociaux, culturels, professionnels, interpersonnels.

Les technologies s’intéressent aux usages de leurs productions, surtout pour les valoriser. Ah si la “valeur technique” devenait une “valeur d’usage” après avoir convaincu de futurs usagers !

Le problème c’est sur quelles visions partagées se rencontrent-ils, quel niveau de conscience commun pour traduire réciproquement. Parce que s’il n’y a pas réciprocité ça ne marche pas.

C’est pour cela que se construisent des sphères d’entendement mutuel mais déconnectées du reste du monde.

World Wide Web

Le Web une trame, un tissu. Qui ne fait la différence entre un tissu et un filet. La rupture entre l’internet et le web, l’un est infrastructure, l’autre usage social.

Tramer des relations à l’échelle du monde, des relations humaines pour tisser des communautés. Pas des liaisons, ça c’est une affaire de réseaux sur le modèle du filet, du net. World a la même racine “wir” que virtuel et cela signifie “âge d’homme” (Wir old), étrange non !

Les affaires humaines sont-elles le produit des moyens techniques ou seulement facilitées par ces moyens ? Conçoit-on un “outil” et, seulement après, son usage ?

Voilà une grande difficulté dans ce temps de mutation qui va dans tous les Sens.

Cependant si on se recentre sur l’essentiel, l’homme et les affaires humaines, alors une grille d’évaluation des usages peut être établie. Elle s’appuie sur les concepts fondamentaux et les ressources de l’Humanisme Méthodologique.

On va être amené à croiser deux échelles de progression.

L’une c’est le niveau de conscience de ce qui est en question. Nous identifions trois niveaux notés :

Web 1.y – Web 2.y – Web 3.y.

L’autre c’est le niveau de maturité sociale des usages, c’est-à-dire l’intégration aux affaires humaines. Nous identifierons là aussi trois niveaux, trois générations.
Notons Web x.1, Web x.2, Web x.3.

Nous voilà donc avec neuf types d’usages notés de Web 1.1 à Web 3.3. Il n’y a pas ici de 0.y ou de x.0 qui nous feraient sortir du champ.

Les trois niveaux de conscience

Web 1.y Une affaire d’information

Voilà le type d’usages visés. L’accès à l’information et derrière au savoir et à toute sorte de ressources maintenant distribuées, voilà l’enjeu qui mobilise le génie des spécialistes de l’information. Informatique dit-on en français. Que n’a-t-on pas dit sur la “société de l’information” et tous les moyens associés à cette grande explosion mondiale qui bouleverse il est vrai tous les “métiers de l’information”.

Web 2.y Une affaire de communication

Voilà le type d’usages visés. Le multi média généralisé à la portée de tous ou presque. Certains se demandent si ce n’est pas du côté du téléphone portable qu’il faudrait voir l’avenir ou au mieux l’intégration et l’inter opérabilité des moyens et des contenus. Ailleurs comme si vous y étiez, immense soif de découvertes.

Voir le succès de l’INA et de multiples sites où chacun peut s’exposer et découvrir les autres, autres temps, autres espaces, cultures, événements, gestes, productions, images. Le grand magazine inter actif, c’est-à-dire chacun étant actif dans la communication, tous émetteurs, récepteurs ; push and pull. Cela a une autre figure que l’information, le numérique n’est pas poétique, l’image et les paysages si.

Web 3.y Une affaire de relations

Voilà le type d’usages visés. Les relations humaines, celles où s’établissent des proximités personnelles à distance. Une révolution à l’échelle de la planète qui commence avec le voisin ou la voisine, celle des relations humaines qui tissent la totalité des situations et des affaires humaines. Seulement les relations humaines c’est profond, complexe, question de Sens et de consensus, d’affect, de corps et de comportement, de représentations mentales tout à la fois et en plus des relations entre des personnes qui tissent les groupes humains dédiés à toutes sortes de finalités et plus généralement les communautés humaines à toutes les échelles. World, Wide, Web 3.y.

Évidemment les relations usent de certaines médiations et même multi médiations, c’est mieux, et ces dernières véhiculent de l’information (aux sens habituels dans ces milieux).

Regardons ce qui se dit du Web 2-0: les trois, selon le champ de conscience de ceux qui parlent.

Exemple : Qu’est-ce le Web 2.0 ? internet actu

A moins que ce soit une question de posture (Sens du regard sur le monde) qui rende certains aveugles à l’essentiel.

Il suffirait de changer d’angle de vue pour voir l’ensemble.

Le test : quelle différence entre information, communication, relations et quelle vision des “usages” associés ?

Maintenant la deuxième, l’échelle de maturité des usages.

Web x.1. Les usages élémentaires

Des tréfonds de la technologie (et il y en a plusieurs couches) émergent des “outils” qui s’adressent à des usagers.

Très vite, grâce à l’explosion du Web, un ensemble d’outils d’usage courant se sont répandus (une fois sortis des universités américaines bien souvent). Navigateurs, mails et puis chats, messageries instantanées, forums, Cuseeme pour se voir et se parler (un logiciel célèbre il y a dix ans) et une floraison de dérivés.

Il est vrai qu’il y a de ces apprentissages élémentaires, comme apprendre à conduire, qui sont indispensables pour acquérir l’aisance qui permettra d’autres investissements.

Les usages élémentaires des outils sortis des ateliers (forges) sont et seront toujours nécessaires dans ce but là.

Des appropriations foisonnantes en sont faites mais sont-elles la source de l’évolution des “outils”, pas sûr. Quel est l’équivalent multi plates-formes de Cuseeme à l’ère du haut ou très haut débit ? Ce n’est pas faute d’usages possibles mais cela vient d’orientations techniques.

Web x.2 Les usages fonctionnels ou services en ligne

La on saute d’une définition par l’outil à une définition par une fonction, sociale, professionnelle, dédiée.

Payer une facture, gérer son compte bancaire, coopérer sur une tâche précise, c’est toute la batterie des fonctions des entreprises, des services publics, des institutions ou associations mais aussi bien les jeux de toutes sortes.Le joueur d’échec en ligne ne joue pas au navigateur mais s’en sert.

Des discussions professionnelles ou autres s’établissent grâce à différents outils. Ce sont des usages sociaux, des pratiques que les outils facilitent. Le web fait exploser le champ des possibles et des pratiques, nous n’en sommes qu’au début.

Web x.3 Les usages communautaires, la cité virtuelle.

Il s’agit là des enjeux des communautés humaines, enjeux économiques, enjeux politiques, enjeux pédagogiques, de santé, inter communaux, inter régionaux mais aussi des enjeux institutionnels. L’Etat, les entreprises, les communautés territoriales, les communautés humaines de tous ordres, familles, clubs, associations, etc.

Les usages sont définis par les enjeux même, institutions d’aménagement virtuelles, communautés économiques, communautés culturelles, systèmes politique, gestion publique, management des entreprises, etc.

C’est là que le monde se trouve transformé par le web avec cette extension au virtuel du champ des affaires humaines. Là tout est en jeu, en refondation. C’est le terrain de l’Université de Prospective Humaine où la technologie prend sa part.

Bien sûr le troisième niveau de maturité et d’usages intègre les précédents sans quoi ils sont inaccessibles. Mais à ceux qui veulent refaire le monde il faut assumer sinon assurer, au bon niveau de responsabilité.

La suite est une série d’exercices. Nommer les types d’usage et rechercher ce qui existe ou se fait, c’est une condition d‘apprentissage. Cela sert pour comprendre, chercher, mais aussi pour projeter progresser.

  • Web 1-1 les usages des outils d’information
  • Web 2-1 les usages des outils de communication
  • Web 3-1 les usages des outils de relations
  • Web 1-2 les services d’information
  • Web 2-2 les services de communication
  • Web 3-2 les services relationnels (groupes)
  • Web 1-3 les enjeux communautaires et institutionnels d’information
  • Web 2-3 les enjeux communautaires et institutionnels de communication
  • Web 3-3 les enjeux communautaires et institutionnels de développement et d’empowerment.
Echelle des usages d'internet

Roger Nifle


*Roger Nifle est directeur de l‘institut Cohérences et confondateur de l’Université de prospective humaine

Comments

L’utilisation des TIC dans et pour l’éducation est en croissance constante dans beaucoup de pays ; elle est désormais perçue dans le monde entier comme une nécessité et une opportunité. Dès lors, il ne semble pas inopportun de s’interroger sur l’impact des TIC dans l’éducation. Peuvent-elles jouer un rôle dans l’enseignement, c’est-à-dire dans l’apprentissage des savoirs ? Favorisent-elles l’exploration et la découverte ? Incitent-elles à la communication transculturelle ?

Avant de répondre à ces questions, notons tout d’abord que s’il est vrai que « les TIC ont envahi le quotidien des adolescents, le défaut d’accompagnement de leur utilisation porte aujourd’hui à conséquence » ; à tel point que les enseignants doivent guider les élèves dans leurs divers usages. D’ailleurs, « les adolescents expriment [eux-mêmes] une attente envers l’institution scolaire portant sur leur besoin d’accompagnement dans l’utilisation des connaissances et informations qu’ils vont puiser sur Internet »1. Attente on ne peut plus légitime si l’on se souvient que l’Éducation nationale, dans ces termes mêmes, recouvre au moins deux réalités que sont, d’une part, l’enseignement, et, d’autre part, l’éducation proprement dite. Du point de vue de l’enseignement, elle renvoie à l’apprentissage d’un savoir scientifique ou technique, c’est-à-dire pour l’enseigné à l’acquisition et la domination progressive de connaissances. Du point de vue de l’éducation proprement dite, elle renvoie à l’apprentissage des gestes, des conduites, et normes morales qui permettent l’intégration de l’enseigné à un groupe social déterminé. Les problèmes posés par l’éducation tiennent du reste à la multiplicité de ses déterminations, lesquelles entraînent une confusion dans leur solution même, si on s’en tient à l’éducation institutionnalisée, c’est-à-dire aux établissements scolaires et universitaires.

On peut en effet définir l’éducation par rapport à l’objet d’enseignement ; se pose alors la question de sa valeur scientifique, mais aussi de sa valeur pédagogique au sens strict aussi. Les difficultés se réfléchissent notamment au niveau des programmes qui doivent être adaptés aux possibilités d’acquisitions réelles de l’enseigné au regard de la maturation psychologique et sociale de l’enseigné. Et s’il est vrai que l’on n’utilise pas la même pédagogie avec des élèves de classes technologiques, éventuellement en difficultés scolaires, voire en voie de déscolarisation parfois, qu’avec des élèves mal entendants ou mal voyants, ou encore avec des élèves impétrants aux classes préparatoires au grandes écoles, dont le niveau est très proche de l’excellence, il nous faut admettre que la prise en compte de la diversité des élèves est un enjeu majeur de l’enseignement.

Comment dès lors s’organiser, dans le cadre ordinaire de la classe, pour proposer une différenciation qui permette de construire les connaissances et compétences du socle commun pour les élèves non seulement les plus en difficulté, mais aussi en situation d’échec scolaire ou de handicap tout en donnant la possibilité aux autres d’aller plus loin ? En philosophie, le recours aux TIC est nécessaire, dès lors que l’on veut travailler avec des élèves dont le niveau de langue est déficient2, qui plus est ont perdu confiance en eux. Il s’agit d’un outil incontournable pour l’enseignant qui veut relever le défi de l’individualisation3. Il faut bien évidemment en faire en cours un usage pertinent, lequel peut permettre aux élèves en difficulté, voire en situation d’échec scolaire et/ou de déscolarisation de reprendre confiance4 en eux, et par suite de progresser5. On remarque en effet que globalement, l’ordinateur et l’informatique bénéficient d’un a priori favorable chez les jeunes. Soit ils ne possèdent pas de matériel et sont alors très envieux de leurs camarades qui en utilisent, soit ils disposent déjà d’un ordinateur et pratiquent surtout les jeux et les programmes ludo-éducatifs. Cette situation apparaît donc très favorable à l’utilisation de l’ordinateur en classe puisqu’elle suscite surtout de l’enthousiasme et peu de rejet. De plus, si l’on ne peut nier que ce qui séduit l’enfant, c’est la convivialité de nombreux programmes, d’une part, et de l’utilisation en groupe, d’autre part, en tant que tenants de la maïeutique, on ne peut que se réjouir aussi de ce que l’ordinateur et les contenus pédagogiquement conçus permettent à l’élève une autonomie dans l’apprentissage selon une problématique essai/erreur. Quant à ceux qui prônent davantage le modèle socio-cognitiviste, ils apprécient, essentiellement et avant tout, la valeur du travail de groupe, en tant que modalité d’acquisition des connaissances et champ symbolique de leur partage. Mais nous aurons l’occasion de revenir sur ce point ultérieurement6.

Dans tous les cas le recours aux TICE peut permettre en tant qu’outil à chaque élève de progresser à son rythme7. Telle est l’expérience que j’ai pu en avoir lors de la préparation des élèves de terminales littéraire voyants et non voyants au Concours Erignac8. En effet, le recours aux TIC est nécessaire dès lors que l’on veut travailler avec un élève non-voyant ou à mobilité réduite. Il s’agit d’un outil incontournable pour l’enseignant qui veut relever le défi de l’individualisation. Il faut certes en faire en cours un usage pertinent, lequel peut permettre aux élèves en situation de handicap comme à tout autre élève de remporter un concours de l’Éducation nationale9. Il nous faut effectivement insister sur le fait que dans tous les cas, l’usage des TICE permet d’établir très souvent avec l’enseignant une relation sinon privilégiée, du moins différente de celle à laquelle la pédagogique classique nous a habitué. Effectivement, « s’agissant de communication interpersonnelle, les TICE facilitent une individualisation possible de la relation pédagogique, qui est la déclinaison, dans la sphère scolaire, d’un constat déjà établi dans la sphère privée et le monde de l’entreprise à propos des technologies : l’idéologie qui accompagne leur diffusion, les procédures concrètes de leur utilisation, les modes d’investissement des usages, participent à une tendance très forte à l’individualisation10. » L’intégration des nouvelles technologies à l’éducation laisse aussi le champ ouvert à de nouvelles théories sur l’apprentissage, qui remettent en cause le modèle classique de la transmission du savoir. Inspiré en grande partie par Seymour Papert, le créateur du célèbre langage Logo, le constructionisme11 part du principe que l’élève est un acteur de son apprentissage, et qu’il augmente ses connaissances non pas en recevant un enseignement, mais en utilisant des outils et en construisant objets et concepts par lui même.

En ce sens, on pourrait voir en S. Papert le digne héritier de l’éducation intellectuelle dont Kant nous disait qu’elle est avant tout un exercice de l’intelligence, et surtout que rien ne peut se substituer à l’intelligence même. En effet, l’entendement est nécessaire pour comprendre ce que l’on apprend ou ce que l’on dit et pour ne rien répéter sans l’avoir compris. Dans cet exercice de l’intelligence, on évitera donc de partir de l’universel, des règles prises in abstracto, comme du particulier, du réel sans signification générale. On partira du point même où doit s’exercer l’activité de l’intelligence, c’est-à-dire du moment où l’universel et le particulier se rejoignent : « La question se pose donc ici de savoir si les règles doivent être données d’abord in abstracto, ou s’il ne faut les apprendre qu’après en avoir fait bon usage ? ou bien s’il faut faire aller ensemble la règle et l’usage ? Ce dernier point de vue est seul sage. » Au début, précise d’ailleurs Kant, on peut d’une certaine manière cultiver passivement l’entendement en lui proposant des exemples convenant à la règle, ou inversement en dégageant la règle appropriée aux cas singuliers. Cependant, pour rendre cet exercice plus fécond on usera, dès lors qu’il s’agit des facultés supérieures, de la méthode socratique. Un des grands principes de Kant est en effet que « toute notre connaissance commence avec l’expérience ». Ce qu’il faut, c’est donc que l’élève construise lui-même ses idées, au lieu de les recevoir toutes faites du dehors.

Or, justement, les TICE permettent de donner plus d’importance à l’autonomie de l’élève, non seulement quant au choix de son apprentissage, mais surtout quant au rythme de sa progression scolaire12. Par exemple, l’usage d’un blog-classe13 est aujourd’hui un outil d’expression et de communication très apprécié des élèves qui savent très bien les administrer. Il s’agit alors de s’appuyer sur l’interactivité auteur-lecteurs et lecteurs-lecteurs pour faire du blog un espace de communication et d’échange à distance, où le professeur propose aux élèves des activités relatives à la préparation des épreuves de philosophie au baccalauréat, permettant de mettre en œuvre et de développer des capacités, connaissances et attitudes du socle commun. Les élèves interviennent sur le blog en rédigeant des articles et pages conformes aux exigences de maîtrise de la langue française, et de l’argumentation philosophique. L’accès à distance (CDI ou domicile) leur permet de travailler en amont d’une séance de cours ou bien de la prolonger à l’aide de documents d’appui déposés par le professeur. Ainsi, sans renoncer au contenu pour autant, les élèves, en recourant aux TIC comme moyen d’accès à l’information, au savoir puis à la connaissance, peuvent approfondir des notions philosophiques, problématiser, conceptualiser, argumenter, voire illustrer leur projet d’exemples consultant certains articles sur Internet, de manière moins classique et souvent moins rédhibitoire que dans certains manuels de philosophie, qui les rebutent parfois.

Il en effet incontestable que les TICE permettent de donner plus d’importance à la recherche libre d’informations sur Internet pour en faire quelque chose d’utile aux acquisitions scolaires. Pour nous, enseignants, c’est le but que nous recherchons : que nos élèves aient envie de voir ailleurs et de prolonger leur réflexion. Ainsi, les pratiques et usages des TICE stimulent des activités qui à la fois satisfont le désir d’autonomie des élèves et sont profitables au travail fait en classe, en exploitant au mieux leur caractère ambivalent qui se situe entre loisir et travail. Fait patent, là encore déjà souligné par Kant, qui affirmait déjà en son temps que « les facultés intellectuelles seront d’autant mieux cultivées que l’on fera soi-même ce que l’on veut voir fait, par exemple si l’on met aussitôt en pratique la règle grammaticale que l’on a apprise. (…) Le principal moyen qui aide la compréhension, est la production des choses. Ce que l’on apprend le plus solidement et ce que l’on retient le mieux, c’est ce que l’on a en quelque sorte appris par soi-même14. » En procédant de la sorte, c’est-à-dire en laissant plus d’autonomie15 aux élèves, tout en les encadrant très « fidèlement », les futurs bacheliers peuvent s’informer et se documenter « quasi-librement » ; ceci avec pour objectif de « construire une démarche de recherche autonome en prenant en compte les possibilités et les limites des ressources disponibles sur les réseaux16. »

Est-ce à dire alors qu’il faut, mutatis mutandis, pratiquer socratiquement dans l’éducation de la raison ? Pourquoi pas ? N’oublions pas que Socrate, qui se nommait lui-même « l’accoucheur » des connaissances de ses auditeurs, nous donne dans ses dialogues — que Platon nous a conservés d’une certaine manière — des exemples de la manière dont on peut conduire l’élève à tirer beaucoup de choses de sa propre raison. Et la préparation des élèves à des concours, quels qu’ils soient — concours Claude Erignac, concours de la Presse, concours du Printemps de l’Europe, et autres — en sont toujours une preuve supplémentaire. En ce sens, je suis d’accord avec Kant pour soutenir qu’il « n’est pas nécessaire en beaucoup de points d’exercer la raison des enfants. Ils ne doivent point ratiociner sur toutes les choses. Ils n’ont pas à connaître les principes de tout ce qui doit les éduquer convenablement ; en revanche dès qu’il s’agit du devoir, les principes doivent être portés à leur connaissance. Mais il faut ici bien prendre garde de ne pas leur inculquer des connaissances rationnelles, mais de faire en sorte qu’on les tire d’eux-mêmes. La méthode socratique devrait servir de règle »… Il s’agit donc bien pour nous enseignants de susciter la curiosité des élèves pour un sujet, de donner des repères pour des recherches personnelles tout en préservant le caractère ludique et libre de cette pratique familière aux adolescents.

Il faudrait ainsi donner et laisser l’initiative autant que possible aux élèves. C’est là la conséquence logique de tout ce qui précède. On voit en effet mal comment on pourrait permettre aux élèves de circuler d’un projet éducatif à l’autre, de s’adresser à des enseignants de diverses disciplines sans leur laisser le choix, et encore moins les laisser courir avant de savoir marcher sans leur abandonner la responsabilité du risque. Le risque est minime. J’ai effectivement constaté au cours de diverses expérimentations menées ces dernières années avec des élèves que le risque est quasi inexistant. J’ai effectivement pu constater tout au long des projets que j’ai pu mener que les élèves s’orientent très vite d’eux-mêmes vers les techniques dont ils ont besoin, vont les chercher et les trouvent par eux-mêmes, auprès de camarades, de nous enseignants aussi ; ils les apprennent dans le désordre parfois au fur et à mesure des nécessités, certes, et les abandonnent lorsqu’ils se rendent compte qu’elles ne sont pas, ou pas encore à leur portée. Ils perdent du temps, diront certains. Oui, sans doute. Mais ils en gagnent aussi. Je me suis en effet aperçue que, lorsque ce sont les élèves qui sollicitent les enseignants selon leur besoin, ils atteignent beaucoup plus vite et aisément l’objectif qu’ils se sont fixés. Encadrée comme il faut, l’initiative de l’élève ne mène pas du tout à l’anarchie. D’où la nécessité de favoriser la réalisation de travaux collectifs17.

En effet, lorsque les élèves travaillent en groupe, ils s’encadrent les uns les autres. On constate alors qu’il y a autant de contrôle et de soutien mutuel que de stimulation réciproque et de rivalité (parfois aussi !), de collaboration que de compétition, d’entraide que d’émulation et vice-versa. Se mettent en place une morale ainsi qu’une autodiscipline qui ne ressemblent en rien à celles des individus isolés, et les amènent à se dépasser. Le groupe tire en effet l’individu vers le haut. Bien évidemment, il faut accepter d’assumer les quelques effets secondaires, tels que les incompatibilités de caractère, les petits psychodrames, les moments de dépression collective, l’émergence de leader qui souhaiterait écraser les plus faibles, sans compter les histoires d’amour qui se nouent et dénouent entre élèves qui sinon ne se seraient jamais rencontrés. Mais ces effets secondaires ne constituent en réalité que les ingrédients vitaux d’un « collectif » qui libère une énergie incroyable. Et cette énergie, ce désir de progresser, d’apprendre et de réussir de la part de l’élève possède à mon avis, une valeur pédagogique en soi.

L’argument qui consiste à dire qu’il est bon de tirer de temps à autre de leur individualisme, voire de leur nombrilisme a sa part de vérité, mais je ne le trouve, pour ma part, pas décisif. Le narcissisme est une composante de la nature humaine, et ce n’est que lorsqu’il est extrême que le jeune citoyen en devenir a le plus de chance de découvrir sa singularité. Mais je ne pense pas que la singularité puisse s’épanouir au sens noble du terme dans l’autarcie. En revanche, il est indubitable qu’un excès de rapports sociaux ne convient pas à tout le monde. C’est pourquoi le volontariat doit présider à la décision individuelle de participer ou de ne pas participer ; de même qu’il faut nécessairement tenir compte des affinités électives lors de la constitution des groupes de travail. Le même principe doit régler les rapports entre étudiants aussi bien qu’entre professeurs. Qui désire travailler ensemble, travaille ensemble.

Dans tous les cas, s’il est indubitable que la nature, le statut et l’usage de la connaissance changent, la manière de la transmettre doit également changer. Il faudra alors apprendre à apprendre, c’est-à-dire à chercher, évaluer, exploiter l’information où elle se trouve, à acquérir auprès des autres les connaissances nécessaires ; apprendre à externaliser, c’est-à-dire à sous-traiter à des machines et aux réseaux des fonctions mémorielles ou des opérations routinières de la pensée ; apprendre à collaborer, autrement dit à partager projets, informations et méthodes avec d’autres pour atteindre un but commun. Apprendre à enseigner aussi et surtout, c’est-à-dire à transférer ses connaissances à d’autres. Pour ce faire, il est nécessaire d’apprendre à capitaliser, c’est-à-dire à transformer ses expériences en connaissances, d’apprendre à innover, autrement dit à transformer ses connaissances en inventions, et évidemment d’apprendre aussi et surtout à projeter, à imaginer et à créer de nouveaux possibles18… Pourquoi ne pas mettre à profit les compétences spécifiques des professeurs qui désirent s’engager dans un projet commun, mais en ne forçant personne à le faire ?

  1. Étude Médiappro – CLEMI, 2006
  2. L’usage du traitement de texte peut constituer un bon moyen de faire face à une situation de blocage des élèves.
  3. Cf. à ce propos le parcours de formation proposé sur la plateforme collaborative « pairformance » Pour lire l’introduction, cliquez ici
  4. Le traitement de texte évite en effet le blocage face à la page blanche.
  5. Le traitement de texte facilite l’écriture dans la mesure où il donne l’envie de produire.
  6. Cf. « Les TICE incitent-elles à la communication transculturelle » ?
  7. Cf. le document de réflexion d’un travail mené avec les élèves en 2007-2008 à ce sujet.
  8. http://www.lyc-montgeron.ac-versailles.fr/spip.php?article150
  9. Pour en savoir plus, consulter ce document
  10. Chambat 2004, Lire le rapport : cliquez ici
  11. À ne pas confondre, malgré une filiation évidente, avec le constructivisme de Jean Piaget.
  12. Cf. à ce sujet l’expérimentation menée en classe STG par l’intermédiaire de la constitution d’un blog de philosophie.
  13. Pour exemple, vous pouvez consulter le blog « parcours philosophique » de la classe de T20.
  14. E. Kant, Réflexions sur l’éducation, VRIN, Paris, 477
  15. Voir un exemple de fiche de travail proposée
  16. Cf. B2i
  17. Cf. la préparation du concours Claude Erignac en 2008-2009 par des élèves de deux classes de sections différentes.
  18. http://www.cinum.org

Écrit par : Evelyne Rogue | 28/01/2009Denis Henri Failly

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