Homo Sapiens 2.0

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Une interview de Gérard Ayache autour de son livre:

Homo Sapiens 2.0,
Introduction à une histoire naturelle de l’hyperinformation

 

Denis Failly – Gérard Ayache, dés la Lecture du titre de votre dernier ouvrage « Homo Sapiens 2.0, introduction à une histoire naturelle de l’hyperinformation », et avant la lecture du livre proprement dite, on ne peut s’empêcher de faire un lien entre le terme Homo sapiens qui concerne l’évolution, l’unité de la condition humaine et l’étiquette 2.0 qui sert dans le monde des technologies, comme chacun sait, à nommer une nouvelle version plus évolué d’une application, d’un logiciel.
Qui plus est, on pense aussi de suite à la seconde vie de l’Internet dite Web 2.0 avec ses nouveaux usages (autoproduction, participation, collaboration…) ou même au livre de Ray Kurzweil (mouvance transhumaniste) « Humanité 2.0″ (titre français), bref deux termes qui semblent nous acheminer, disons pour faire simple vers un rapprochement Homme-Machine et qui interroge donc notre devenir en tant qu’espèce; Pourriez vous en donc en quelques mots nous dresser l’intention de ce livre ?

Gérard AyacheGérard Ayache -
Homo sapiens 2.0 est une histoire naturelle de l’information que je fais remonter aux origines de la vie sur cette planète. Information et vivant sont indissociablement liés ; au fond, parler d’une histoire de l‘information, c’est parler d’une histoire de la vie. La transition vers une deuxième version d’Homo sapiens, thème qui est au cœur de ce livre, est le fruit de cette histoire naturelle de l’information. Elle est un pur produit de l’évolution darwinienne, combinant ensemble l’homme est ses projections, c’est-à-dire toutes les idées, les technologies, les cultures qu’il invente sans cesse.

Cette transition, ou pour être plus exact, cette « métatransition » n’est pas finalisée ni contrôlée. Cela est valable pour tous les systèmes évolutifs, mais la phase de transition dans laquelle nous nous situons aujourd’hui d’opère à une vitesse accélérée, inédite dans toute l’histoire de l’espèce humaine.

La métatransition vers homo sapiens 2.0 est provoquée par la lame de fond de l’hyperinformation qui brasse dans un même mouvement des objets mi-inertes, mi –intelligents qui grouillent pour former des entités, des organismes, des hommes , connectés ensemble dans une gigantesque « chimère », assemblage d’information numérique et de matière.

Denis Failly – Vous montrez qu’il existe une logique « numérique » du vivant des origines de la vie à l’homo sapiens sapiens, quelle sont les trajectoires qui vous font passer de la notion d’information qui préexiste à ‘l’homme » (dans la matière, l’énergie, premières bactéries …) pour aboutir à l’hyperinformation « libérée » par l’homme.

Gérard Ayache - L’information n’a pas été inventée par les hommes. Elle est un élément fondamental de l’univers au même titre que la matière et l’énergie. Sans l’information, l’univers après le big bang aurait été chaotique, la matière désorganisée, la vie impossible. La vie n’est possible que parce qu’il y a l’information. La caractéristique principale du vivant, c’est le métabolisme, c’est-à-dire l’échange permanent d’information avec le milieu, avec les autres. Et cela est valable pour la bactérie la plus primitive comme pour l’espèce animale la plus évoluée.

Cette information qui est au cœur même du vivant, nous savons qu’elle est de nature numérique. Les gènes, avec leur structure interne sophistiquée, sont de longues chaînes d’information digitale. Ils sont numériques, au sens fort du terme, celui des ordinateurs ou des Cdroms. Cette information étant de nature numérique, elle peut être copiée indéfiniment sans perte de qualité. C’est pour cela que les caractères d’ADN sont dupliqués d’une génération à l’autre avec une précision quasi absolue.

L’homme, à travers ses projections imite sans le savoir le vivant. Le langage est un ensemble finalement assez réduit de phonèmes (entre 30 et 70 pour toutes les langues parlées du monde) qui, organisés d’une certaine manière, forment une langue. L’écriture utilise, à travers l’alphabet, une numérisation des sons qui permet une reproductibilité parfaite et une diffusion sans limites. La numérisation de l’information par des procédés de plus en plus sophistiqués est constante dans l’histoire de l’humanité. Mais à partir du moment où l’homme a été capable de traduire le réel –le numériser- en une suite de 0 et de 1, il a libéré l’hyperinformation. Dès lors, les logiques de duplication à l’extrême, de convergence des supports, de mise en réseaux ont entamé un développement exponentiel dont nous ne sommes, aujourd’hui qu’aux rudimentaires prémisses.

Denis Failly – Collaboration, coopération, Intelligence collective…sont des thèmes dans l’air du temps, si on reprend la thèse de l’endosymbiose en série de Lynn Margulis, l’espèce humaine notamment, serait dans le lointain de nos origines, à l’âge du règne solitaire des bactéries et des microbes, le résultat de dynamiques coopératives et collaboratives encore engrammées aujourd’hui dans nos cellules humaines; L’homme est – il par nature un être collaboratif ?

Gérard Ayache - Ce n’est pas l’homme seulement qui est un être collaboratif comme vous dites. C’est le vivant en général qui ne peut se développer que par les échanges (j’ai parlé du métabolisme), les stratégies concertées de développement, de conquête de territoire, de survie, d’évolution. On sait aujourd’hui que les bactéries les plus primitives, celles qui vivaient dans leur soupe primitive il y a 3.5 milliards d’années, développaient des réseaux concertés et intelligents de survie.

La biologiste américaine Lynn Margulis a développé brillamment la thèse de l’endosymbiose en série. Il s’agit, pour faire simple, de la mise en commun des ressources d’organismes différents qui échangent leurs compétences, les associent, pour créer un organisme vivant nouveau, plus performant. Nous avons dans notre corps une multitude de traces de ces pratiques d’intelligence collaborative nées au fond des âges.

Denis Failly – A la suite d’Ignacio Ramonet que vous citez, vous soulignez la contradiction entre d’une part une abondance d’informations (propulsées notamment pas les TIC) et qui devrait signifier diversité et d’autre part, une certaine uniformité, homogénéité dans la pensée ambiante génératrice par exemple de ce que l’on nomme la World Culture.
Ne pensez vous pas par exemple que justement les usages dits Web 2 ou tout un chacun peut potentiellement se réapproprier, détourner, auto produire, (re)construire…des contenus (informations, connaissances,…) sont des moyen d’en sortir pour métisser, hybrider, réinventer…loin des fourches caudines des filtres officiels que sont par exemple les experts, journalistes, grands émetteurs d’informations…?

Gérard Ayache -
L’hyperinformation a libéré la diffusion des informations. Elles se bousculent maintenant pèle mêle dans les réseaux, mélangeant allègrement les folies, les passions, l’intelligence et la bêtise humaine. Le résultat de cette force libérée forme un paysage composé à la fois de quelques îlots d’originalité et de longues plaines d’uniformité et de monotonie. Le web 2.0 n’est pas seulement le moyen de rompre cette monotonie. C’est surtout la possibilité de renverser le schéma traditionnel de la communication. Il n’y a plus un émetteur qui envoie un message à un récepteur, il y a des récepteurs qui se situent au cœur d’un tourbillon d’informations et qui sont eux-mêmes des producteurs de trajectoires. J’avais appelé ce phénomène la méta-information.

Ce renversement du flux de la communication pose des problèmes à ce que vous appelez les filtres officiels, c’est-à-dire les médiateurs (journalistes, experts, etc…). Ils ne peuvent plus remplir comme avant leur rôle d’intermédiaire entre le réel et le public. Car le public veut se faire sa propre idée du réel. Et il peut désormais le faire s’il possède la capacité de se diriger avec sagacité dans l’océan des informations. Il devient aussi émetteur voire source d’information. Nous ne sommes pas là seulement en présence d’un problème de concurrence, mais face à une véritable remise en question de la crédibilité des médiateurs traditionnels qui devront opérer une véritable révolution idéologique s’ils veulent survivre à terme.

Denis Failly – S’il est une discipline ou du moins un corpus de connaissances en construction, d’origine anglo-saxonne (Travaux de Dawkins et Blackmore) peu discutée en France (excepté par Pascal Jouxtel et la SFM*) dont vous parlez à de nombreuses reprises dans le livre, c’est bien de la Mémétique qui serait donc à la culture (le Mème) ce que sont les gènes à la biologie dans la dimension de transmission et de réplication de l’information, des idées, des stéréotypes, rumeurs, des pratiques du quotidien (Michel de Certeau).

Si on prend l’image d’un saut continuel de « cerveaux en cerveaux », l »histoire de l’homme (ce qu’il fait, dit, transmet, invente…) des origines à aujourd’hui serait donc en partie une histoire de transmission et de reproduction culturelle, une saga mémétique en somme, ce qui pose par exemple aujourd’hui aussi la question de la part identifiable d’idées, innovations, concepts réellement nouveaux et inédits (et selon quels critères) dans nombre de domaines des activités humaines ?

Gérard Ayache - Il est vrai que la mémétique est une discipline peu étudiée (voire méprisée) en France. Peut-être en avons-nous un peu peur car elle remet en question des pans entiers de notre pensée (notamment structuraliste). Elle est pourtant un bon moyen pour comprendre l’évolution des phénomènes culturels et éviter de se laisser berner par les discours réducteurs sur le génie et le progrès humain. Ce que la mémétique montre notamment, c’est que les projections de l’homme (ses innovations technologiques par exemple), se déploient et s’enrichissent selon un véritable schéma évolutionnel. Le seau en plastique n’aurait pu exister s’il n’y avait eu, avant, un seau en bois. L’appareil photo numérique n’aurait pu voir le jour si l’appareil argentique n’avait jamais été inventé. Chaque innovation est le fruit d’une évolution qu’on le veuille ou non. Plus encore, ces innovations, ces techniques, une fois projetées, nous échappent, elles participent toutes seules au grand bal de l’évolution avec ses déchets, ses ratés et ses stars…

Denis Failly – Les interrogations que pose Homo Sapiens 2.0 (à l’instar d’un Ray Kurzweil, Hans Moravec, Teilhard de Chardin et son point Omega en son temps…) s’inscrivent dans la période actuelle où beaucoup s’interrogent sur le devenir de notre humaine condition.
A l’aune des recherches en génétique, bio, neuro et nano technologies, interfaces hommes machines…qui s’accélèrent les interrogations quant aux devenir de l’humain font florès, dans de multiples domaines et à divers échelles qui ne se sont pas nécessairement concertées (thème de la rupture, de la civilisation, du post humain, singularité…);
Pour reboucler avec ma première question sur le titre fort « Homo Sapiens 2.0″, quel est votre regard sur ce que l’on peut imaginer être une prise de conscience, êtes vous optimistes et Homo Sapiens 2.0 est il le point final à « l’hominisation inachevé » dont parla Edgar Morin.

Gérard Ayache - Je ne pense pas du tout qu’homo sapiens 2.0 soit le stade ultime de l’hominisation. Nous n’en sommes qu’à une étape mais elle est cruciale. Plus que d’étape, il faudrait plutôt parler de carrefour. Homo sapiens 2.0 peut s’engager dans une voie qui le mènera, à relativement brève échéance, à sa perte. Une autre voie, au contraire le mènerait vers une intelligence augmentée, constructive, positive pour l’espèce humaine ; une autre voie enfin peut nous diriger vers une scission de l’espèce en infra ou ultra-humains. Rien ne peut aujourd’hui nous inciter à être plutôt optimiste ou plutôt pessimiste. Le jeu est ouvert. Il nous appartient à tous de décider si le bonum humanum comme disent les philosophes, le « bien humain » -sans avoir besoin de le préciser plus- est bafoué ou respecté dans le moindre de nos actes.

Denis Failly – Gérard Ayache je vous remercie.

*SFM: Société Francophone de mémétique

Comments

méta-information :)
Travaillant de mon coté sur la notion de méta art!.
Merci a vous deux pour ces échanges plein de sens :)
Souhaitant que la les meta mentalité pour endosymbiose globale Bravo :)

Écrit par : Arnaud Velten | 02/07/2008

« … au même titre que la matière et l’énergie. Sans l’information, l’univers après le big bang aurait été chaotique »

Les cyberneticien avait emis la théorie que l’information pourait être la « desentropie »

« Le seau en plastique n’aurait pu exister s’il n’y avait eu, avant, un seau en bois »

En meme temps, ce n’est pas en étudiant la lampe à huile, qu’on invente l’électricité.

Ce que je veux dire par la, c’est que le progrès n’est pas uniquement linéaire, avec un mème qui entraine le suivant. C’est plutot l’association de tous les mèmes d’une époque, ce que l’on appelle parfois « l’air du temps » ou le Zeitgeist pour les philosophe, qui permet l’emergence de nouvelles idées.,

Écrit par : Phyrezo | 03/07/2008

Bonjour,

Le fond de cette discussion fort intéressante m’inspire quelques commentaires :

- au sujet du titre : comment peut-on considérer que la version 2.0 de l’homo sapiens vient essentiellement de l’hyperinformation ? n’y-a-t-il pas d’autres éléments pouvant justifier ce concept ? (ex : coexistence d’un comportement individualiste et collaboratif, émergence d’une implication personnelle voire d’un dévouement motivé par un attachement à des valeurs rendu public…)
- en quoi cette conceptualisation se différencie-t-elle d’un déterminisme technologique qui ferait de l’homme 2.0 un acteur au rôle façonné par le Web 2.0 ? Cela pose aussi la question « qui façonne qui ? » dans l’évolution du web 2.0 et de l’homme 2.0 ?
- en général une nouvelle version constitue une amélioration… peut-on faire un parallèle, probablement un peu grossier mais sous-entendu dans le titre de l’ouvrage, et considérer qu’il s’agit d’une amélioration de l’être humain ? si oui, en quoi pourrait-elle consister ?

Je suis de prêt toutes ces problématiques pour des raisons professionnelles et trouve un réel intérêt à échanger sur ces sujets.

Merci d’avance de vos réponses.

Bien cordialement

Écrit par : arnaud | 03/07/2008

Je viens de le finir.

Un début très encourageant, qui retrace l’histroire de l’emergence de la vie, l’évolution de l’humain et un analyse du fonctionnement du cerveau et une approche de la memetique; tout cela très bien documenté (nombreuses références intéressantes, en particulier le « gène égoiste » de R. Dawkins, que je vais immédiatement acquérir).

Gérard Ayache compile ainsi de nombreux concepts particulièrement intéressant, que l’on connaissait ou dont on avait l’intuition quand on s’interesse au domaine, qui souligne l’importance de l’information dans l’emergence et l’organisation de la vie.

Puis une présentation de l’hyperinformation… et la on attend la conclusion :
alors comment, oui je suis d’accord l’information est fondamentale a l’organisation de la vie, oui nous entrons dans une ère d’hyperinformation, tout ceci laisse présupposé un changement dans la société, cependant je suis dans le flous sur ce à quoi elle va ressembler, alors j’achète « Homo Sapiens 2.0″ pour connaitre son point de vu… et non. Ayache nous laisse face à l’inconnu, il n’y a pas de conclusion, que des ouvertures.

Il manque un point d’interrogation au titre.

(une légère déception aussi dans un esprit peut être trop litteraire et pas assez scientifique dans cette épopée de l’Homo Sapiens)

Écrit par : phyrezo | 21/07/2008

Denis Henri Failly

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