Gutenberg 2.0, le Futur du Livre

Gutemberg 2.0

Lorenzo Soccavo
M21 Editions, 2007

 

Denis Failly – Lorenzo Soccavo, pourriez vous nous dresser un rapide portrait des technologies e-paper que vous développez dans votre livre « Gutenberg 2.0 : le futur du livre » ?

Lorenzo SoccavoLorenzo Soccavo
Les affichages en e-paper reposent sur la technologie de l’encre électronique (e-ink) imaginée au Parc Xerox à la fin des années 1970 et mise au point à partir du début des années 2000 au sein du MIT.
Le principe de base est celui de l’électrophorèse. C’est-à-dire du déplacement contrôlé de particules, en l’occurrence des micro-capsules contenant, pour les unes des pigments noirs, pour les autres des pigments blancs, soumises à un champ électrique. Avec ce système une simple impulsion électrique suffit pour générer l’affichage de textes ou d’images (pour l’heure en noir et blanc donc, mais avant 2010 en couleurs). Cet affichage reste stable, sans consommer d’énergie et surtout : sans aucun rétro éclairage. C’est la raison pour laquelle le confort de lecture sur une feuille e-paper est exactement le même que sur une feuille de papier traditionnel. Ce n’est pas un écran au sens classique du terme et cela n’a plus rien à voir avec les lecteurs d’e-books que nous avons pu connaître au début des années 2000, comme le Cybook de Cytale par exemple. Sur ce principe de base de l’encre électronique, différents industriels sont actuellement en concurrence. Pour parvenir à un affichage couleurs par exemple (comme Fujitsu), pour des encres permettant un affichage encore plus rapide (comme Bridgestone), pour plus de flexibilité…
Une bonne nouvelle est que la France n’est pas absente de cette révolution technologique. Je parle de « révolution technologique » car il s’agit bien d’une technologie de rupture à mon avis, dans le sens où il s’agit à moyen terme, comme je le démontre dans mon livre, d’une véritable alternative au papier classique.
En France donc, sous le nom de Bookeen, deux anciens de l’aventure Cybook, Michael Dahan et Laurent Picard ont repris le flambeau. Mais surtout, une société baptisée Nemoptic est spécialisée dans le e-paper et développe actuellement toute une filière française d’édition et de distribution de journaux et livres électroniques, comprenant notamment la création d’un lecteur, portant le nom de Sylen (pour système de lecture nomade). Ce projet Sylen a été récemment sélectionné par le Ministère de l’Industrie comme l’un des projets que les pouvoirs publics français vont financer. Il est très intéressant à suivre dans le sens où il s’agit en l’espèce d’une autre technologie. En fait c’est du LCD, des écrans à cristaux liquides, mais, quiont les mêmes facultés que l’e-ink américaine.


Denis Failly – A quand l’écran souple et enroulable pour consulter son journal et où en est-on du cartable électronique dont on parle depuis longtemps ?

Lorenzo Soccavo - Pour les « écrans » enroulables : bientôt. L’e-paper est déjà flexible d’une part, pour le protéger, d’autre part en attendant que les autres composants électroniques (microprocesseurs, batteries…) soient également flexibles, les feuilles d’e-paper sont enchâssées pour l’instant dans un support rigide. Et puis, d’un certain point de vue (le mien par exemple) ce peut être plus aisé de lire sur un support léger et fixe, un peu comme une tablette, que sur une surface trop flexible… Polymer Vision, une filiale de Philips, développe plusieurs prototypes de dispositifs e-paper entièrement enroulables. Elle devrait commercialiser en 2008 en partenariat avec Telecom Italia un appareil, pour l’heure appelé Cellular Book. Il s’agira d’un téléphone portable avec une feuille e-paper de 5 pouces, dépliable et sur laquelle les utilisateurs abonnés à Telecom Italia pourront lire la presse et des livres… Epson vient également de présenter à Berlin un prototype de papier électronique avec une épaisseur de seulement 0,47 mm. Ils utilisent dutransistor en silicium polycristallin qui permet une structure entièrement flexible. Mais c’est certainement du côté de Taiwan que viendront les plus grosses surprises… Pour ce qui est du cartable électronique il est certain que les nouveaux dispositifs de lecture e-paper vont accélérer leur apparition. A ce jour c’est un peu une Arlésienne. Les pouvoirs publics en région fournissent de plus en plus aux jeunes des clés USB pour faire la transition entre les espaces numériques de travail ou les cyberbases de l’école et l’ordinateur familial. Ce n’est ni très ambitieux, ni très motivant. Surtout pour des jeunes de plus en plus technophages. Depuis quelques mois iRex Technologies, un fabricant de dispositifs e-paper (iLiad) fait un test grandeur nature dans un établissement scolaire hollandais. Quelques projets s’élaborent aussi en France, mais ils sont encore confidentiels et vous comprendrez que je reste discret…

Denis Failly – Face au phénomène participatif et d’auto-production de contenu, les nouveaux usages que nous appellerons 2.0 pour faire court, questionnent la notion de droit d’auteurs (qui doit dater de 1791 en France) voire même de propriété, l’échange peer to peer s’appliquera aux ouvrages, documents…que pensez-vous de tout cela ?

Lorenzo Soccavo - Très vaste question ! Nous entrons dans l’ère, non seulement de la dématérialisation des supports, mais aussi de la participation et de la convergence. Au fond, comme la musique, l’écrit quitte le support physique pour devenir digital. Comme vous le remarquez, c’est au fond un mouvement général de la société : jeunes cinéastes qui autoproduisent leurs premiers courts-métrages, explosion du nombre de labels indépendants dans la musique,de collectifs d’artistes plasticiens, etc. Pourquoi les auteurs de l’écrit resteraient-ils en marge de ce mouvement d’ensemble ?
Pourquoi eux seuls ne seraient-ils pas partie prenante du peuple des connecteurs chers à Thierry Crouzet ?
De nombreux modèles innovants, d’écritures collaboratives, d’auto-édition ou d’éditions alternatives, de diffusion d’e-books, etc. apparaissent régulièrement sur le Web. Les professionnels font, eux aussi et heureusement, de plus en plus appel aux NTIC.
Certes, le droit d’auteur va certainement devoir évoluer compte tenu, à la fois, de la dématérialisation des supports et, des nouveaux circuits de diffusion distribution qui vont rapidement se mettre en place. Comme le reste de la société, l’édition et la presse vont devoir aborder des rivages nouveaux, ceux d’un nouveau continent, de ce continent virtuel qui émerge du Web 2.0. Avec les nouveaux dispositifs de lecture les textes vont accéder à une véritable diffusion réticulaire et ne plus être prisonniers de supports papier, reliés, fermés sur eux-mêmes et tout et tout.
Le marché et la législation vont devoir s’adapter, c’est inévitable.


Denis Failly – Comment voyez vous justement l’avenir du livre et des métiers de l’édition, avec vous un ou deux scénarii (entre le probable, le souhaitable et le vraisemblable) à nous suggérer ?

Lorenzo Soccavo - Le plus probable c’est que nous entrons, avec l’industrialisation de l’e-paper (la première usine européenne sera opérationnelle à Dresde en 2008) et la commercialisation des premiers readers (dispositifs de lecturesur e-paper) en France, notamment via les offres d’abonnement du quotidien Les Echos, le plus probable donc est que nous entrons dans une phase detransition. L’édition maintenant s’ouvre au numérique qu’elle intègre aujourd’hui dans son développement. Il va se passer pour le livre ce qui est en train de sepasser pour la musique et la vidéo, y compris sur le versant DRM et l’assouplissement auquel nous assistons depuis quelques mois.
L’édition va vivre une révolution comparable à celle de Gutenberg.
Le plus difficile est d’en prévoir avec précision les délais et les conséquences sur ceux qui refuseront de s’adapter, mais je ne crois pas qu’un autre scénario soit possible.


Denis Failly – M21 Editions est plutôt à l’avant garde, en alerte et en veille sur les innovations dans les TIC, mais quid de tous ces éditeurs, des plus petits au plus traditionnels voire plus prestigieux, qui semblent sommeiller ou ne rien voir des changements de paradigme en cours ?

Lorenzo Soccavo - Les éditions M21 de Malo Girod de l’Ain sont en effet un bel exemple d’une maison innovante, ouverte, comme son nom l’indique, aux métamorphoses du 21ème siècle. C’est pour cela que j’ai tenu à y publier mon livre « Gutenberg 2.0″, notamment parce que j’avais sur la plateforme de vidéoblogs Cluster21, NouvoLivrActu que j’avais créé en 2005 et qui est le premier blog francophone de veille et d’information sur tout ce qui concerne le livre, l’édition et la presse à l’ère numérique… Mais il ne faut pas pour autant croire que le reste de l’édition française est sclérosé. Non ! Ce serait un cliché facile, une idée reçue. Certes, le monde de l’imprimé en général, de l’édition et de la presse en particulier, va traverser, non pas une crise de croissance, mais une véritable mutation. Il va falloir évoluer. Il va falloir innover. Il va falloir oser, risquer et être inventif. Actuellement et depuis quelques années, nous vivons quoi ? Une surproduction de titres, à la durée de vie de plus en plus courte, et, l’expansion d’une world littérature de super best-sellers. D’un côté, les acteurs économiques s’y retrouvent de plus en plus difficilement, et, d’un autre côté, les lecteurs tendent à devenir de plus en plus de simples consommateurs de livres. Cela ne peut pas s’éterniser. Ce n’est pas, à terme, un modèle économique viable. L’enjeu majeur aujourd’hui est, je pense, d’anticiper les ruptures d’usages des lectorats et de pouvoir offrir à ces derniers de nouveaux produits et de nouveaux services adaptés et à l’époque et à leurs attentes. Je pense qu’il ne faut pas laisser les ingénieurs, les techniciens, les informaticiens décider seuls de l’avenir du livre. L’offre technologique, même si elle est séduisante, n’est que technologique. Les départements R&D sont appelés j’espère à se développer dans les maisons d’édition. Les éditeurs doivent rester les donneurs d’ordres et concevoir de nouveaux produits, de nouveaux services qui, tout en intégrant les possibilités offertes par le numérique, préservent l’expérience irremplaçable de la lecture et sauvegardent ce qui fait la noblesse des métiers d’auteur et d’éditeur.


Denis Failly – Vous qui êtes un homme de l’écrit, comment voyez vous justement à long terme la place de l’écrit, notamment auprès des plus jeunes générations (« screenagers »), dans ce bouillonnant magma multimédia qui n’a pas révélé tout le champ des possibles ?


Lorenzo Soccavo - Les générations digital natives sont bien plus ouvertes à l’écrit que beaucoup l’imaginent… Il suffit de surfer sur ce que nous pourrions appeler le Web littéraire, ou même sur le Web tout simplement, pour s’en persuader rapidement. Le phénomène Harry Potter, par exemple, a généré de véritables communautés de fans qui écrivent des suites entre deux volumes de la série. Les jeux numériques sont par ailleurs en train de faire émerger de véritables capacités narratives dans la jeunesse. Un art de fabriquer en quelque sorte des univers. Art qui n’est pas très éloigné au fond de celui des romanciers… Il y aurait beaucoup aussi à dire sur la culture Manga et sur ses développements probables chez nous…
Chez nous justement, certains s’occupent déjà de concevoir de nouveaux dispositifs de lecture adaptés aux jeunes générations et à leurs pratiques basées sur la mobilité et l’interaction. Très vite les readers e-paper vont devenir communiquant entre eux et l’émulation qui naitra des communautés de lecteurs et de leurs collaborations ne sera pas sans effets. Une nouvelle culture de la lecture a des chances d’émerger. Une culture basée davantage sur la participation, les échanges et interactions entre lecteurs, mais aussi entre lecteurs et auteurs, entre lecteurs et éditeurs… C’est en effet quelque chose de l’ordre de la chance je pense. Cela va bouleverser le marché du livre mais cela est inévitable et il faut aider cela… De toute façon : avons-nous le choix ?

Denis Failly – Lorenzo Soccavo, je vous remercie

En bref :

Lorenzo Soccavo intervient en tant que conseil R&D auprès des maisons d’édition pour les accompagner dans l’innovation et notamment l’intégration des technologies e-paper.
retrouvez son blog Nouvolivractu

Denis Henri Failly

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