Communauté et communication à l’heure des réseaux

Federico Casalegno et Collectif, Editions PU Laval

Denis Failly _ Federico Casalegno, pourriez vous nous expliquez ce qu’est le projet Living Memory qui a donné lieu à cet ouvrage ? et ou en est ce projet actuellement ?

Federico Casalegno – Le projet Living Memory (http://web.media.mit.edu/~federico/living-memory/) explore les nouveaux paradigmes de communication avec les nouvelles technologies multimédias et interactives. L’objectif à long terme du projet nous a permis de réaliser un prototype d’un système de communication, véritable environnement communicationnmedium_comm.jpgel en mesure d’aider les membres d’une communauté à créer et partager leur mémoire collective.
La nouveauté de l’approche de Living Memory réside dans le fait que nous n’avons pas souhaité projeter uniquement un système de communication afin de favoriser l’accumulation d’une mémoire historique et formelle d’une communauté donnée : le défi du projet est de vouloir mettre en oeuvre une ambiance communicationnelle afin de permettre aux membres d’une communauté locale et territoriale de partager des informations concernant leur vie quotidienne. Ainsi, il ne s’agit pas simplement de projeter un instrument technologique pour recueillir et rendre accessibles les informations formelles d’une communauté, mais plutà´t de mettre en place un environnement communicationnel qui puisse conserver et diffuser les communications quotidiennes et les échanges informels des habitants d’un quartier défini, et de rendre ces informations accessibles et disponibles.
Dans une communauté locale et territoriale circulent une infinité de messages et d’échanges entre personnes, annonces et communications informelles reflétant les besoins et les vicissitudes de la vie de tous les jours. Ces messages témoignent de la nécessité que les membres d’un quartier ont de partager une mémoire ordinaire et de communiquer entre eux.
L’environnement communicationnel projeté avec Living Memory se propose donc d’accompagner ces dynamiques qui existent depuis toujours dans une communauté locale, mais sans bouleverser les rythmes et les formes sociales préexistantes de la communauté en question.
La mémoire quotidienne de Living Memory est ainsi une mémoire interstitielle, celle des conversations ordinaires et banales de tous les jours permettant aux membres d’une communauté, habitant un territoire précis et situé, de nourrir leurs liens sociaux.
C’est exactement la nature de ces liens qui nous conduit à réfléchir sur les nouvelles formes d’agrégations sociales et sur les nouvelles esthétiques communautaires.
Il est évident que nous n’excluons pas la mémoire collective ou bien celle plus formelle d’une communauté donnée : bien au contraire, le projet Living Memory pourrait se résumer dans la tentative de faire rentrer en résonance les diverses expressions de la mémoire. En ce sens, la finalité ultime du projet est celle de permettre l’inter-communication entre les membres d’une communauté, entre les petits groupes et les associations, entre les institutions sociales et la culture locale.
Nous sommes ainsi face à de nouvelles dynamiques de sédimentation du savoir social, à de nouvelles synergies entre la mémoire quotidienne, les formes de communication et les agrégations communautaires : Living Memory explore ces nouvelles dynamiques émergeantes.

Living Memory : l’environnement communicationnel

L’environnement communicationnel projeté avec Living Memory se base sur trois dispositifs fondamentaux.Ces trois dispositifs forment un environnement communicationnel et existent au niveau de prototypes. Ce qui est intéressant pour nous, ici c’est de considérer les dynamiques de communication que ces dispositifs engendrent.
(I) Le premier prototype est constitué par un « écran » émettant des informations qui concernent les activités de la communauté elle-même : annonce de fêtes ou célébrations, informations sur le trafic routier, événements sportifs, cinéma, théà¢tres, ventes spéciales, réunions, événements sociaux, activités associatives etc.
Ces écrans sont destinés à des lieux publics de grand passage et peuvent être installés sur des places ou dans des centres commerciaux par exemple.

(II) Le deuxième dispositif est constitué par un « jeton » que les membres d’une communauté peuvent acheter et garder sur eux. Quand ils voient une information intéressante sur l’écran, par exemple, ils peuvent la capturer tout simplement en faisant glisser le jeton sous l’écran. A ce moment, le jeton ne garde pas l’information en tant que telle mais il garde la stratégie pour accéder à cette information : il a la fonction d’un « signet » d’un navigateur Internet ou d’un garde page d’un livre classique.
Ainsi, si par exemple l’écran me communique qu’un nouveau médecin pratiquant l’acuponcture s’installe dans mon quartier, avec le jeton je peux simplement garder en mémoire la stratégie d’accès à cette information, sans pour autant en avoir les contenus. Pour accéder aux contenus, et obtenir les informations sur le nouveau médecin et sur l’acuponcture, par exemple, je dois utiliser le troisième dispositif : la table interactive.

(III) Le troisième dispositif est constitué d’ une « table interactive » avec écran tactile à partir duquel on peut accéder et interagir avec les informations. Ces « tables interactives », connectées aux réseaux, se trouvent dans des lieux publics, comme dans des bars, bibliothèques, écoles et centres commerciaux.
Ici, par exemple, gràce à l’aide du « jeton », je peux retrouver des informations sur le médecin de l’exemple précédent et naviguer dans les contenus ; savoir ce que c’est que l’acuponcture, quand il est approprié de l’utiliser, quels en sont les bénéfices, etc.
De plus, c’est exactement grà¢ce à ce troisième dispositif que je peux envoyer des informations dans le système ou commenter celles que je lis en participant ainsi à l’alimentation de la mémoire collective de la communauté.
Enfin, pour nous retrouver dans ce flux d’informations et de mémoires, des « agents intelligents » ont été développés. Il s’agit de logiciels qui nous aident à retrouver les informations pertinentes par rapport à nos centres d’intérêts.
C’est ainsi à partir de ces postes multimédias interactifs que les membres d’une communauté locale peuvent consulter et envoyer des informations pertinentes tout en participant à la réélaboration constante de leur mémoire collective.

Denis Failly – « Mémoire, Communauté et Communication » constituent les 3 axes autour desquels s’articule le livre, comment ces 3 domaines que vous explorez au cours de vos entretiens d’experts, se rencontrent-ils, quelles sont leurs synergies ? »

Federico Caslegno
-Mémoire
Depuis toujours le thème de la mémoire, avec son charme et ses mystères, intrigue l’homme qui cherche à en comprendre ses mécanismes ainsi que ses secrets.
Les philosophes de l’antiquité décrivirent la mémoire avec des métaphores afin de cueillir mieux son essence. Ainsi, la première métaphore nous présente la mémoire comme une tablette de cire sur laquelle la mémoire, comme si elle utilisait un sceau, imprime l’image-souvenir de l’objet mémorisé. La mémoire est ici vue comme une trace.
Une deuxième métaphore considère la mémoire comme un vaste grenier, c’est-à -dire une réserve dans laquelle l’homme conserve les impressions du passé échappant à l’oubli. Se souvenir signifie, dans ce cas, récolter depuis ce trésor d’informations, depuis cette masse inerte, des souvenirs.
Enfin, dans la dernière métaphore, les souvenirs sont comme des oiseaux de diverses espèces et de divers couleurs enfermés dans un colombier de l’âme. Dans cette forme de mémoire active, les souvenirs ne sont pas immobiles mais ils volent et frissonnent comme des entités vivantes : la mémoire est ici conçue comme une activité.
Les trois métaphores (qui nous rappellent les trois noeuds de mémoire du projet living memory) représentent diverses formes de mémoire qui peuvent coexister et qui amènent notre attention sur le fait que la mémoire se réfère également à la possibilité de stocker, d’accéder aux informations. Ainsi, il est évident qu’avec le développement des nouvelles technologies de l’information nous sommes en face à de nouveaux scénarios qui redéfinissent comment la mémoire collective et individuelle se combinent avec la capacité de stocker des informations et de transmettre, sur support numérique, un nombre toujours croissant d’informations.

Communauté:

Dans les sociétés dans lesquelles les nouvelles technologies peuvent nous amener à communiquer et à interagir avec des personnes physiquement de plus en plus éloignées, parfois inconnues, la notion de communauté se redéfinit tout en assumant des configurations impensables il y a seulement quelques années. Dans ce glissement de valeurs, les catégories classiques qui nous permettaient de comprendre la notion de « communauté » dans ses divers aspects, changent tout en permettant à des nouveaux paramètres conceptuels d’émerger. Le projet Living Memory est partie du présupposé que les nouvelles technologies peuvent nous faire accéder non seulement au Village Global mais également au Village Fractal, tout en identifiant l’emplacement géophysique ainsi que l’appartenance territoriale comme un élément clé pour la définition de communauté. De plus, la superposition du territoire réel et les réseaux de télécommunication, entre l’espace et le cyberspace, nous porte à considérer le tissu connectif comme paradigme émergeant.
Les nouvelles technologies redéfinissent les contours de notre sentiment d’appartenance communautaire tout en ouvrant de nouvelles pistes de réflexion.

Communication :

La prolifération et la diffusion des moyens de communication correspondent-elles véritablement à une communication plus efficace entre être humains ?
Walter Benjamin serait probablement très sceptique car déjà dans son ouvrage « l’oeuvre d’art à l’époque de la reproductibilité technique », il nous amène à considérer les modalités de transmission et de reproduction de « l’aura » qui distingue l’oeuvre artistique et que la reproduction mécanisée ne peut communiquer. Comment transmettre l’hic et nunc, comment communiquer l’aura qui rend un tableau unique ?
Comment reproduire ce sentiment d’unicité qui se consomme dans l’instant et qui confère à la communication une impalpable densité ?
Le défi lancé par les nouvelles technologies est celui de permettre un véritable flux de communication : c’est exactement cette capacité de transmettre le contenu de l’information, catalysée dans la synergie entre l’information et son contexte, entre l’information et le sens que les individus lui attribuent. C’est de mettre en résonance l’information stratégique avec la communication expérientielle.
Contextualiser l’information signifie ainsi enrichir l’information disséminée avec son aura, avec le contexte social et culturel.
Voici le défi posé aux nouveaux medias et aux nouveaux environnements de communication

Denis Failly – Merci Federico

Denis Henri Failly

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